
On vante, dans les gazettes et ailleurs, ces jardins que l’on dit « réussi », où « on se sent bien », etc. Mais finalement, c’est quoi, un tel jardin ? Forcément un « grand jardin » ? Un « beau jardin » ? Un « jardin de jardinier » (par opposition au jardin de paysagiste) ? Un jardin fleuri ? (Spoiler : rien de tout cela).
Le beau, l’éternel beau
Le moteur de toute presse dans l’univers de la décoration, jardin compris, c’est de faire naître chez la personne qui la consulte une envie de s’approprier ce qu’on lui montre. Ce sont ces jardins de rêve que l’on étale du papier glacé jusqu’à Tiktok. Et que grâce soit rendue à l’intelligence artificielle pour pimper une réalité qui est nettement moins reluisante que ce que l’on montre. Les heures passées dans Photoshop à rajouter des fleurs en couverture, à « nettoyer » le gazon dans une photo ou encore à rajouter du ciel bleu dans un ciel nuageux ne sont plus qu’un souvenir. Mais baste. Ces jardins de rêve, en réalité, ne sont que des images, j’allais même dire des produits. Ils reposent presque toujours sur un canon de beauté : ordre, netteté et discipline. C’est surtout vrai sur Tiktok, qui figure souvent une vision esthétique du jardin que je n’hésiterais pas à qualifier d’arriérée ; du toc dopée à l’IA qui en devient un tic. Derrière cette vision de la beauté du jardin, il n’y a que des codes, essentiellement visuels, vite perceptibles. La symétrie est très importante mais il faut que tout soit net. Même si c’est fleuri, ou profus, il faut que ce soit vite lisible. Faciles à comprendre, faciles à voir, ce sont les canons de la beauté commune.

Une réalisation purement démonstrative…
Éloge du juste jardin
Si on se plonge dans les réflexions contemporaines, on s’aperçoit de canons bien différents, sans doute plus délicats à percevoir, mais tellement plus profonds. Le jardin admirable, ce n’est pas le jardin facile à voir. C’est le jardin ajusté, c’est-à-dire celui qui incarne un compromis entre un lieu, un environnement (sol, climat…), des usages (production, décoration…) et sa forme. On compose avec sa terre, avec son climat, on assume ou on revendique ce qu’on attend du jardin, et on lui donne une forme qui réponde à ces attentes. Prenons l’image d’un outil, un couteau par exemple. Le beau couteau est-il fait d’une lame finement ornementée prolongeant un manche incrusté de matières précieuses, ou est-il cet objet où l’élégance de la forme et de la matière rejoignent celle de sa fonction (couper, pas décorer) ? Le premier ne peut servir, il a une fonction purement décorative. Il est ornemental par nature comme disait André Breton. Le second a une beauté par destination, car il remplit d’abord une fonction avant d’être esthétique. Pour le jardin, il n’y a pas de raison que les choses aillent différemment.
(Le juste jardin a fait l’objet d’un ouvrage éponyme, Le Juste Jardin, par Paul Arnould et al. en 2012, mais le concept exposé y est différent.)

Le jardin crée par Helen Dillon à Dublin, souvent publié, est un condensé de jardin à l’anglaise.
Une co-création
Le beau jardin d’aujourd’hui, ce jardin réussi, c’est le jardin qui répond à une fonction combinée à sa forme, et pas seulement cette dernière. En quelque sorte, c’est un jardin de second degré : il répond bien à un ordre, mais celui de la nature, où ses composantes sont bien le fruit d’une co-création nature-espèce humaine. La nature ne fait pas naître les pommiers en rang, mais elle fait apparaître les pommiers dans certains endroits qui leur sont favorables, et pas les autres. Le beau jardin sera celui qui fera l’union de deux désirs, celui d’une espèce de mammifère qui organise les lieux (nous) et les composantes vivantes et non vivantes.
Le chaos, pas si beau
Le jardin réussi, ce beau compromis, ce n’est bien sûr pas un abandon des codes dont on a parlé qui aboutirait à la pagaille. On promeut, avec beaucoup d’intérêt, le jardin sauvage, le jardin revenu à l’état sauvage, le jardin naturaliste, le jardin de contre-culture, etc. En somme, une sorte de contre jardin. Mais ce serait un jardin oxymore : le jardin est la trace humaine sur un lieu et s’il n’y a pas d’intervention humaine, il n’y a finalement pas (ou plus) de jardin. Et je n’ai jamais vu de qualificatif de « jardin réussi » ou de « beau jardin » accolé aux jardin naturalistes. C’est peut-être injuste, mais cela témoigne d’une époque. Peut-être cela changera-t-il dans quelques dizaines d’années. Aujourd’hui, le jardin réussi garde une bonne part d’organisation. Il y a une tension entre jardin d’ordre (pas forcément à la française) et jardin en liberté. Et ce dont on se rend compte, en réfléchissant, c’est que cette tension est artificielle. L’essentiel n’est pas là, il est plus profond. On ne voit bien qu’avec le cœur, faisait dire Saint-Ex’ à son Petit Prince…

