À quatre mains, je crée un jardin dans le Bas Quercy (Tarn-et-Garonne) sur un terrain d’un peu plus de 12 hectares. Ces terres de coteaux, de vergers et d’espaces semi-naturels ou jardinés composent un jardin à la fois ornemental, de production et d’expérimentation. Les conditions locales assez contrastées constituent une sorte de laboratoire d’un climat en transition. Ce jardin n’est pas un décor figé mais en évolution, car reposant sur les dynamiques naturelles de la végétation.


D’abord, une philosophie

Le Bas Quercy est un terroir de fermes en polyculture, et mon jardin s’étend autour d’une ferme. Molinarie, son nom, provient du bas latin molinarius et désignant un moulin (à vent) de médiocre réputation. Les lieux sont proches d’une voie romaine allant de Tolosa (Toulouse) à Divona (Cahors) et l’histoire locale est passionnante.

Le site fait sa loi. Les douze hectares se répartissent sur un relief accumulant plus de 70 m de dénivelée, du haut d’une colline jusqu’à un vallon s’ouvrant une petite vallée. Le site est très venté (ce n’est pas pour rien qu’il hébergeait un moulin il y a très, très longtemps) et les conditions y sont très variées. La terre est calcaire au sud et plutôt acide au nord, profond, sans cailloux. Les étés sont secs et torrides (plus de 40 °C tous les ans) et les hivers doux (rarement en dessous de – 5 °C) mais très humides. Entre ces deux extrêmes, les transitions sont délicieuses, douces et ensoleillées.

Il était logique que dès le départ, en 2012, le jardin cultive un lien avec son terroir et son histoire. Le fruit y occupe une place de premier plan. C’est dans les environs proches que le kiwi a été introduit en arboriculture en France. Le nom de la mirabelle, cette petite prune emblématique de la Lorraine, est probablement lié au village voisin de Mirabel. Ce coin de France recense encore d’autres histoires fruitières. Mon jardin mêle plusieurs approches dont une production de fruits, plus particulièrement de yuzus. Dans les terrains peu propices à la culture de fruits ou trop éloignés pour un jardin conçu de façon classique, nous effectuons des plantations expérimentales en pensant au climat que la région devra affronter dans quelques dizaines d’années, voire au-delà. Ce jardin est donc un ensemble à la fois fermier, ornemental et d’observation.

L’autre dimension philosophique du jardin, c’est la façon de le faire. Il ne s’agit pas de combattre la nature mais de coopérer avec, en cherchant toujours les plantes et les méthodes qui feront le travail à notre place, et sans trop déranger la nature en place, voire en l’intégrant comme élément du jardin. La topographie est très accidentée, avec du dénivelé. Nous avons façonné le terrain, pour faciliter l’accès comme le faisaient les anciens, et aussi pour retenir cette eau si abondante en hiver et si rare en été. Nous avons créé des points d’eau, non pas un ou deux, mais pour en porter le nombre total à huit, qui sont tous des sites de ponte pour les sept espèces d’amphibiens qu’on peut rencontrer sur le terrain. Et des talus dans lesquels les guêpiers, ces magnifiques oiseaux chasseurs d’insectes, font leur nid souterrain.


Ce n’est pas le chaos car des éléments viennent structurer le paysage. Nous sommes bien dans un jardin, mais un jardin de son temps.


Nid de mésange rémiz, Myxomycète Lycogala epidendrum, et rainette méridionale sur un cactus à Molinarie
Dans le jardin : un nid suspendu de mésange rémiz, un myxomycète (Lycogala epidendrum) et une rainette méridionale jouant les fakirs au sommet d’un cactus cierge.

Des générations de plantes pour construire un jardin

On peut imaginer son jardin comme un décor que l’on fait évoluer. Mais à grande échelle, c’est impossible ou il faudrait des moyens pharaoniques. Ici, on emploie plutôt la force de la nature, en plantant des végétaux qui sont destinés à changer progressivement le milieu pour que d’autres plantes, celles qui sont vraiment désirées, puissent y prospérer. Les plantations sont donc pensées par générations :

Celles qui protègent : ce sont en quelque sorte des émissaires, qui vont par exemple étouffer peu à peu les ronces et les hautes herbes, et surtout, procurer de l’ombre. Elles ont aussi vocation à transformer le sol. Mais elles sont temporaires et tôt ou tard, elles seront retirées lorsque la seconde génération sera installée.

Celles qui construisent : ces plantes de la seconde génération, souvent plus délicate et de croissance plus lente que la génération d’émissaires, affinent la création d’un milieu, un sous-bois par exemple ou un maquis.

Celles qui peaufinent : ces plantes typiques de milieux stables, presque toujours de croissance lente, en constituent la véritable signature. Le jardin commence à peine à les accueillir.

Visuellement, ces plantations émissaires peuvent sembler peu intéressantes aux yeux des personnes éprises de collections végétales comme des paysagistes, car cette approche par substitution est encore assez peu répandue. Mais ici, elle fait chaque jour ses preuves dans un climat de plus en plus difficile. Il n’y a rien de mieux que les plantes pour aider les plantes.

Molinarie, côté nord
Dans les espaces au nord, l’exubérance est possible.

De la diversité avant tout

Le jardin abrite environ 3 200 espèces, formes et variétés (taxons). Ce n’est pas un chiffre théorique car l’inventaire est rigoureusement tenu. Le lieu n’a pas la prétention d’être un jardin botanique (dont beaucoup, d’ailleurs, n’ont que le nom…). C’est un jardin où on accueille une grande diversité botanique pour l’observer et pour tester son comportement face aux conditions locales. On y trouve de vraies raretés botaniques, dont certaines ne sont cultivées qu’à quelques exemplaires en Europe, jusqu’à des formes horticoles plus ou moins connues, pourvu qu’elles se sentent chez elles et procurent un intérêt visuel ou écologique.

Xérophytes à Molinarie
Les xérophytes sont chez elles dans les pentes arides.

Les collections s’articulent autour de plusieurs pôles :

Les xérophytes : Agave, Dasylirion, Opuntia, Nolina, Yucca, etc.

Les aires biogéographiques : Asie, Californies (américaine et mexicaine), Afghanistan, trans-Andes, etc.

Les plantes d’avenir : Acer, Arbutus, Berberidaceae, Celtis, Chaenomeles, Cupressaceae, Genista, Malus, Quercus, Rhamnaceae, etc.

Les plantes signatures et utilitaires : agrumes, Asparagus, grenadiers, figuiers, Kniphofia, Juglandaceae, etc.

Même les ambiances sont variées, avec des pentes au nord qui abritent des plantes de milieu plutôt frais et ombragé, jusqu’aux pentes au sud, vraies fournaises en été, qui accueillent des plantes de milieu sec.

Les iris à Molinarie
Les bordures d’iris sont une des signatures du lieu, mais si fugaces…

Un patchwork

Certains endroits du jardin sont ainsi des espaces de pure expérimentation, car pensés comme des écosystèmes composites, l’objectif étant de parvenir à recréer des ensembles qui fonctionnent comme dans la nature, sans avoir à trop intervenir. C’est passionnant, mais c’est un défi car si la palette végétale est gigantesque, seule une petite partie est disponible pour la culture dans un jardin. Et le sol dicte les limites. Certains milieux sont ainsi plus faciles à assembler que d’autres. Mais l’aventure procure ses récompenses : découvrir, un jour, un nid suspendu de mésange rémiz dans un fourré d’arbustes de collection ou observer l’apparition de myxomycètes, ces étranges microorganismes appartenant à un règne distinct…

Visuellement, ces espaces ne sont pas appréhendables facilement. Aux personnes distraites ou néophytes, ils apparaîtront négligés ou insuffisamment maintenus. Les personnes connaisseuses ou botanistes y verront quant à elles le fruit d’un travail d’essai, de substitution, de régulation. Car il ne s’agit pas de recréer un matorral pour le simple plaisir du pastiche, mais de tenter de créer un milieu qui en a la fonction, même si certains marqueurs visuels n’y sont pas pour des raisons culturales (climat incompatible, difficulté de produire les plantes, etc.).

Les 4 saisons à Molinarie
Quatre saisons du jardin, dans des espaces différents (paysagés).

Ce que produit le jardin

Molinarie n’est pas, vous l’aurez compris, un jardin où les plantes sont accumulées dans un but purement décoratif. C’est un jardin d’où je tire de très nombreuses observations (et leçons, parfois durement apprises), des sujets d’articles et de nombreuses photographies, des fruits que nous commercialisons et que nous transformons, ainsi que du matériel pour alimenter la pépinière. Et, petit à petit, quelques variétés nouvelles, après longue observation et sélection.

Cornus sanguinea 'Molinarie'Une de nos obtentions :
Cornus sanguinea ‘Molinarie’
Une forme à feuillage tricolore du cornouiller sanguin, apparue spontanément dans le jardin.

Le jardin n’est pas encore ouvert au public mais le sera d’ici quelques années. Actuellement, il peut ponctuellement servir de cadre à des reportages, des échanges professionnels ou des visites liées à un projet ou un intérêt précis.