Quand ce n’est plus seulement la sécheresse ou les excès d’eau qui nous inquiètent, mais l’incertitude de ce à quoi nous devons nous attendre…
« Le bon temps, c’est un temps qui ne dure pas longtemps » résume avec sagesse ma voisine éleveuse. Pour tous les secteurs du végétal et de la production, il est vrai que le temps rêvé est une succession d’épisodes humides et moins humides. Le changement climatique, au contraire, nous pousse dans l’incertitude et l’inconnue, à chaque instant. Et l’année 2026, alors vraiment, nous comble !
On prend l’habitude, après la moindre ondée estivale, à scruter lorsque la prochaine pourrait avoir lieu. Et souvent, elle en apporte trop peu, et trop tard. Cet été 2026 nous fait espérer, après chaque vague de chaleur, qu’une bonne pluie viendra nous sauver de ce cauchemar. En hiver, c’est l’inverse. Les sols sont déjà détrempés et on redoute cette énième perturbation qui va venir apporter plus d’eau encore, jusqu’à l’inondation. On a déjà oublié que l’année 2026 nous avait gratifié d’une séquence record : 40 jours consécutifs de pluie. L’été suivant, on maudit toute cette eau qui fait défaut, alors qu’on avait en trop à peine 90 jours avant. Il y a un changement météorologique, c’est certain. Sauf qu’il y a plus que cela. Nous avons commencé à envisager les épisodes météorologiques comme une succession d’événements souvent excessifs, voire extrêmes.
L’hydro-anxiété, un mal planétaire
Le terme d’hydro-anxiété a été évoqué en milieu académique pour qualifier l’inquiétude liée à l’accès à l’eau potable au quotidien, à Delhi. On retrouve d’ailleurs de telles préoccupations chez nous, lorsque l’eau du réseau finit par manquer. On pourrait élargir l’usage de ce terme, qui va au-delà de ce cas particulier (1)
À mon sens, l’hydro-anxiété correspond à quelque chose de plus large encore que cela. L’hydro-anxiété, c’est la modification des comportements liés à l’imprévisibilité de l’eau. Il faut en effet rajouter la détresse de toutes les personnes vivant des inondations à répétition, à en développer de véritables angoisses, et l’abattement des personnes dont la sécheresse (ou ses conséquences, comme le feu) bouleverse l’existence. Cette anxiété nous conduit parfois à sur-réagir, en tout cas à développer une hypervigilance que l’on ne connaissait pas avant. Plus encore que la peur d’une inondation, d’une sécheresse trop longue, l’hydro-anxiété nous fait redouter les extrêmes. Quitte parfois à perdre la mémoire sur l’extrême inverse.
Notez qu’il ne s’agit pas d’une simple forme d’éco-anxiété, même si les deux peuvent se recouvrir. L’ éco-anxiété porte sur la dégradation environnementale et l’avenir. L’hydro-anxiété est une anxiété liée à la perte de prévisibilité à relativement courte échéance (jours, semaines ou mois), pas à une catastrophe (ou à la perte d’une situation passée, comme dans le cas de la solastalgie). (2)

Caprices du climat
Si l’on regarde l’évolution de la pluviométrie à l’échelle de nos régions, on observe que globalement, les précipitations annuelles ne devraient pas connaître de bouleversement. Mais l’eau ne tombera pas comme au temps de nos grands-parents. Dans un avenir relativement proche, s’il tombera autant d’eau, il en restera moins. En effet, les modèles projettent une hausse de l’évapotranspiration, et donc une diminution des pluies efficaces. Depuis 1990, la ressource en eau douce renouvelable de la France aurait déjà diminué de 14 %. Dans une France à +4 °C, Météo-France projette une hausse d’environ 20 % de l’évapotranspiration potentielle. Cependant, il s’agit de modélisations globales, avec de fortes disparités régionales, une variabilité d’une année à l’autre et une incertitude grandissante au fur et à mesure que l’on tente de se projeter dans l’avenir. (3)
Par ailleurs, le climat nous confronte à des heurts, que les anglophones appellent « coup de fouet hydroclimatique » (precipitation whiplash), où on passe de l’excès d’eau à la sécheresse et réciproquement, en peu de temps. Pour qui dépend des conditions du sol, on le constate déjà, au printemps comme en automne. À l’échelle planétaire, la fréquence de ces coups de fouet a augmenté d’un tiers, voire du double selon les régions. Alors que la moyenne annuelle peut sembler relativement normale, l’expérience individuelle face aux précipitations (ou leur absence) devient profondément anormale. (4)
Remarquez qu’on peut être hydro-anxieux sous une pluie battante. En été, parce qu’on se dit qu’on est peut-être au début d’un épisode qui renversera la situation, nous faisant passer de la sécheresse à l’inondation. En hiver, parce qu’on sait parfaitement que cette eau fera peut-être cruellement défaut dans quelques dizaines de jours. Autrement dit, l’hydro-anxiété commence lorsqu’une pluie correcte ne suffit même plus à rassurer.

(Affiche pour une messe en faveur de la pluie, Tarn et Garonne, août 2026).
Les jardins, parfaits laboratoires de l’hydro-anxiété
S’il y a bien un univers où l’hydro-anxiété peut s’exprimer, ce sont bien les espaces extérieurs, qu’ils soient d’ornement ou de production. Les caprices du climat laissent chacun face à son désarroi. On négocie avec la météo comme on le ferait avec ses angoisses. Il y a les fanas de données météo, scrutant par exemple les images radar des nuages en approche, ou compilant moult sites de prévisions pour essayer d’y déceler un signe du ciel. Il y a ceux qui procrastinent les apports d’eau des jeunes sujets fragiles en espérant que la prochaine précipitation sera la bonne, et qui souvent perdent cet investissement. Il y a ceux qui payent un prêtre pour des messes spéciales implorant la pluie. Il y a ceux qui renoncent à tout projet après un épisode extrême, ou qui abandonnent au premier signe d’été « plus sec que la normale » ou d‘hiver « plus humide que la normale ». Il y a ceux, sans doute plus avisés, qui multiplient les fossés de drainage et les réserves d’eau. Et il y a ceux, pas les plus avisés, qui gardent des plantations devenues inadaptées, en espérant secrètement que tout finira par revenir à la normale. Sauf qu’il n’y a plus de normale ! Enfin, pour être exact, que la normale d’hier n’est plus une référence.
Et puis, penser sans arrêt à ce qui tombe (ou pas) du ciel finit par nous faire oublier que tout cela, c’est avant tout pour le sol que cela compte et qu’il est le premier à en souffrir. Or le maintien de l’humidité du sol constitue un enjeu crucial face au risque de désertification, et avant cela, pour le maintien de sa fertilité. D’ailleurs, en décembre 2024, la France a officiellement reconnu qu’elle était concernée par le phénomène de désertification.

Une anxiété bénéfique, jusqu’à un certain point
L’anxiété au jardin, ce n’est pas forcément de ressentir une peur consciente, mais c’est de l’exprimer dans ses choix. Cela conduit nombre d’entre nous à anticiper, de façon parfois un peu radicale, mais dans le bon sens. Après tout, notre espèce a réussi à survivre et connaître ce développement notamment grâce à ses peurs innées. Une vigilance constante est un moteur pour s’adapter à un climat incertain.
Mais nous basculons dans l’hydro-anxiété complète lorsque nous ne pensons plus l’avenir qu’en événements exceptionnels. Adapter ses méthodes, oui, mais pas jusqu’à se créer des contraintes qui deviennent ingérables ou qui pourraient engendrer d’autres angoisses. Un comble, lorsque l’on sait combien le jardin combat au contraire le stress et l’anxiété ! (5)
Un drainage amélioré, oui mais pas au point de faire perdre toute capacité d’absorption au terrain. Des réserves d’eau, mais que l’on sera vraiment en capacité de remplir une année normale, et pas seulement lors d’une saison anormalement humide. Adapter la palette de végétaux, mais plutôt en direction d’espèces capables de supporter plusieurs extrêmes, et pas qu’un seul. Il y a pléthore de solutions, comme les jardins de pluie (qui accueillent les excès et favorisent leur infiltration dans le sol), l’adaptation de la palette végétale, les techniques anciennes des peuples de régions arides, notamment orientales et nord-américaines, etc.
On a longtemps pu penser que l’eau suivait un calendrier, à quelques caprices près. Mais ça, c’était avant. La confiance dans cette vieille harmonie s’érode. Nous ne sommes peut-être pas encore tous hydro-anxieux, ou en tout cas à des degrés divers. Mais le deviendrons-nous lorsque nous redouterons chaque prévision météo comme s’il s’agissait d’une menace…
Références
(1) doi.org/10.1080/23792949.2024.2404017
(2) doi.org/10.1016/j.joclim.2021.100047
(4) doi.org/10.1038/s43017-024-00624-z
(5) Rodiek, Susan. (2002). Influence of an outdoor garden on mood and stress in older adults. Journal of Therapeutic Horticulture. XIII. 13-21.

