Edgeworthia ‘Red Dragon’
Combien de fois me suis-je emballé pour des variétés nouvelles, encourageant souvent le public jardinier à découvrir et cultiver de telles plantes, pour ensuite déchanter ? La faute ne revient à des facteurs qui nous échappent. Car malgré tout, il y a dans le lot de vraies pépites. Décodage.
Oui, parfois les obtenteurs nous trompent. Ce ne sont pas des escrocs et je n’en ai d’ailleurs jamais rencontré de tels. Ce ne sont pas non plus des tricheurs, qui prétendraient comme très faciles de culture des plantes qui ne le seraient pas. Mais il arrive que certaines officines exagèrent un peu, affabulent carrément ou, le plus souvent, omettent des informations déterminantes. Résistance au froid très optimiste, floribondité pas si spectaculaire ou exigences très particulières rendent parfois le rêve de certaines variétés tout simplement inaccessible au commun des jardiniers. La faute en revient à un système de sélection destiné à alimenter un marché plus qu’à répondre à des attentes.
Une sélection un peu faussée
La sélection, et c’est compréhensible, distingue les nouveautés aux traits vite identifiables : une couleur différente, un port singulier, un bon comportement en pot, etc. Ce sont des traits finalement liés à la commercialisation. Mais la tenue à long terme comme la résistance à la concurrence d’autres plantes ou la facilité de culture ne font pas partie de ces critères. Certains points comme la sensibilité aux maladies ou une vulnérabilité particulière ne sont pas toujours identifiées. Autrement dit, il y a une prime à la séduction rapide, destinée aux formes qui produisent vite un effet, et qui seront donc attractives peu de temps après avoir été cultivées pour la vente. Belle sur l’étal, oui mais après trois étés et quatre hivers, ce sera autre chose.
Red flag
Il y a des indices dès le point de vente ou dans les catalogues. Une photo d’accompagnement du plant qui montre plusieurs sujets placés ensemble pour le cliché suggère que la plante n’est pas si vigoureuse ou qu’il lui faudra du temps pour qu’un seul sujet prenne du volume. La mention « longue durée de floraison » sans autre précision omet à coup sûr que cela ne s’obtient qu’à la faveur d’arrosages et de soins réguliers. Une forme qui ne se démarque que par sa couleur particulière a quant à elle toutes les chances de décevoir. Un exemple me vient parmi des dizaines, celui de l’edgéworthie ‘Red Dragon’. C’est en théorie une vraie splendeur de fin d’hiver, mais si peu vigoureuse et fragile que vous le perdrez très vite. J’ai payé, cher et à plusieurs reprises, pour l’apprendre à mes dépens.
Des tests parfois accommodants
Outre le processus de sélection, il y a aussi les conditions de test. Souvent, ces jolies variétés ont fière allure dans les champs d’essai. Qui dit « champ d’essai » ne veut pas forcément dire lieu d’expérimentation. Les conditions y sont très contrôlées : un sol de qualité, du paillis, un arrosage adapté, une mise en scène adéquate (plusieurs touffes bien espacées), etc. Dans les jardins, les vrais, bien des paramètres échappent au contrôle des particuliers qui ne peuvent (et ne veulent) pas y consacrer autant de soins que les professionnels chargés de les promouvoir. Avec une telle différence de traitement, il y a forcément des déceptions. Dans un jardin classique, les défis sont nombreux entre les limaces, l’exposition plus ou moins favorable, la qualité du sol pas toujours optimale, la concurrence des autres plantes, etc. Et cela vaut particulièrement pour les plantes produites à grande échelle dans un substrat à base de tourbe.
La production de masse, un piège
Les contraintes de commercialisation font que les nouvelles variétés, parfois très coûteuses à mettre au point, doivent aussi être mises rapidement sur le marché, à la faveur d’une multiplication de masse et une croissance optimisée pour la vente. Une plante qui a poussé à toute allure dans un substrat de culture léger, riche et à humidité régulée est assez fragile. Ses racines n’ont jamais eu à s’adapter à un sol imparfait, ni à affronter des aléas météorologiques. Son arrivée en pleine terre (même en pot) occasionne un véritable stress à la plante. Voilà pourquoi certaines nouvelles variétés, pimpantes dans leur pot de commercialisation, périclitent plus ou moins vite. Pas toutes, heureusement.

Le souci souci ‘Apricot Twist’ (oublié) et la rose ‘Pink Flash’ (plébiscitée)
Des jurys citoyens ?
Par le passé, quelques maisons étaient si sûres de leurs obtentions qu’elles en défiaient les journalistes. « Vous doutez de notre variété ? On vous en envoie un pied et revenez nous en parler ». Parfois, ces tests étaient opérés sous embargo, très en amont de leur commercialisation à grande échelle. Il m’est arrivé de tester au jardin des variétés désignées par un numéro, car elles n’avaient encore reçu de nom commercial. Certaines m’ont durablement marqué, comme la rose ‘Pink Flash’, particulièrement coriace et florifère. Le souci ‘Apricot Twist’, lui, m’avait nettement moins impressionné. Sans surprise, la première (la rose) est devenu une variété très diffusée (et je l’ai déménagée), le second a quitté le commerce. Même à ma minuscule échelle, il était facile de deviner si une variété avait un potentiel.
Peut-être la solution serait-elle celle-là : un jury où chacun cultive les plantes chez soi, à la dure et sans les conditions d’une structure professionnelle ? Dans de telles conditions, je ne doute pas qu’on verrait ressortir les bonnes variétés de demain. Ce principe de test sans concession est celui qui a fait la renommée du label ADR pour les roses (Allgemeine Deutsche Rosenneuheitenprüfung). Au Royaume Uni, la Royal Horticultural Society décerne ses Awards of Garden Merit (AGM) aux plantes vraiment fiables. Elle retire régulièrement ce sésame aux variétés qui ne remplissent plus les critères, si la plante n’est pas assez diffusée commercialement ou bien si la souche s’est fait infester par une maladie incurable comme un virus. Les AGM sont souvent mentionnés dans les catalogues francophones. Outre Atlantique, la All-America Selections est une structure indépendante qui évalue sans concession les nouveautés dans le domaine des plantes à massif et des légumes.
Ces futurs classiques
Les vraies bonnes obtentions, en réalité, sont peu nombreuses. Ce sont ces variétés qui se trouvent à l’intersection de quatre catégories de critères : une vraie innovation, une facilité de multiplication et de production, une attractivité dès le jeune stade et surtout, une résilience qui la rend fiable dans le jardin moyen. Dans le diagramme ci-dessous, c’est le Graal (figuré en rouge au centre), la variété « qui coche toutes les cases ».
Et il y en a, des variétés qui ne cochent pas toutes les cases. Combien manquent le combo gagnant à un critère près ? Des milliers et des milliers, et pourtant vous les croisez dans tous les catalogues (y compris dans ma pépinière…).

1 Parfaite… mais introuvable : cette variété n’a qu’un défaut, elle est difficile à produire, par exemple parce qu’elle ne se laisse pas facilement multiplier. Exemple : le palmier mule (× Butiagrus nabonnandii). Le genre de plante qui désespère les professionnels et excite les amateurs.
2 La jolie séductrice qui ne fera pas long feu dans le jardin. Elle est attractive et tout lui va, sauf les conditions que vous pourrez lui offrir chez vous. Exemple typique : les échinacées super colorées. Ces mirages de catalogues constituent sans doute de la catégorie la plus abondante !
3 La belle qui se fera attendre. C’est une excellente plante mais il faut être patient. Petite, elle est sans attrait et il faut supporter sa lenteur bien des années. Exemple : les variétés de paw-paw (la « mangue du nord » ou asiminier, Asimina triloba). Le vilain petit canard qui récompense les personnes opiniâtres.
4 La fausse nouveauté, qui ressemble comme deux gouttes d’eau à ce qui existe et pour cause, la seule innovation tient au marketing, pas davantage. Exemple : de vieilles souches vendues sous un nouveau nom comme les cannas Tropicannas, qui datent en réalité de la fin du XIXe siècle. On fait du neuf avec du vieux mais, heureusement, ce n’est pas un cas très courant.
Beaucoup d’appelées…
Vous l’aurez compris, les nouveautés horticoles sont le fruit d’une sélection qui répond à sa logique, ses lacunes et ses contraintes. Mais lorsqu’une innovation arrive en rayon, ce travail n’est pas fini. Il reste à lui faire passer le crash test. Le juge de paix, ce sont les limaces, la sécheresse et une part de négligence. Ne boudons pas ces nouveautés, mais ne soyons pas non surpris qu’une part se termine par un échec. Ce n’est pas autrement qu’émergeront les vraies pépites des jardins de demain. À vos caddies et paniers virtuels !

