Si je ne devais garder qu’un seul livre de jardin, ce serait incontestablement L’année du jardinier de Karel Čapek. Je n’ai pas souvent croisé de livre qui m’ait laissé d’impression aussi durable ni permis de passer un aussi bon moment. En ces temps de préoccupations face au climat, il offre un peu de réconfort et surtout, l’expression d’une passion jardinière qui ne connaît ni fin, ni frontières.
Imaginez vos petites manies de jardin passées à la loupe d’un observateur goguenard comme Jules Renard, à chaque saison, avec un humour féroce mais un regard infaillible d’un fin connaisseur du monde du jardin. Impossible de ne pas se reconnaître dans ce petit livre publié en 1929 en tchèque en 1929, sous le titre Zahradníkův rok (L’année du jardinier, publié pour la première fois en français en 1933). Ce livre aura bientôt un siècle et mis à part l’absence de figures féminines, ce qu’il décrit est toujours aussi juste et terriblement drôle.
Les mêmes manies, un siècle après
Accumuler les plantes sans toujours savoir quoi en faire, se faire des illusions quant à ses capacités, se laisser berner par les catalogues, acheter compulsivement, nourrir l’obsession de toujours mieux amender sa terre, s’atermoyer face à une plante qui ne fleurit pas, se plaindre de tout et surtout de rien, etc. : Karel Čapek ne laisse rien passer et décrit tous nos travers jardiniers avec une malice aussi mordante qu’attendrie. Le temps a passé depuis cet écrit et il garde toute sa force, nous incitant à prendre du recul. On peut se lamenter de son jardin tant qu’on voudra, il n’y aura finalement rien de nouveau là-dedans. S’il porte sur nous un regard aussi affûté, c’est que Karel Čapek était lui-même un jardinier passionné, un vrai dingue de végétaux.
Pour Čapek, le jardin n’est pas qu’une source d’amusements ; ce n’est pas seulement une pratique qu’il se borne à commenter. Karel Čapek est lui-même un maniaque du jardin, et son frère Josef est tout autant piqué de plantes. Leur jardin de 800 m², dans le quartier de Vinohrady à Prague, comporte des rocailles, un bassin, et quantité de pots et d’ornements. C’est aussi un salon de travail. Les vendredis, Karel Čapek y retrouve ses amis intellectuels, comme Tomáš Masaryk, premier président de la République tchécoslovaque. Karel Čapek eut un second jardin, Strž à Stará Huť, moins connu que le premier, où il déploya aussi beaucoup d’énergie.
Le fou de plantes avant l’heure
N’imaginez pas un jardin typique des années 1930. À cette époque, le modèle dominant est celui d’une allée de roses sagement bordée de haies basses taillées, noyée dans un ensemble strictement aménagé, le tout entretenu par un jardinier de service. Les frères Čapek faisaient tout eux-mêmes. Ils aimaient la diversité et contrairement à ce qui se faisait à l’époque, collectionnaient une grande quantité de plantes, dont ils farcissaient -comment le dire autrement ?- les recoins du jardin. L’examen de leurs archives a montré qu’ils avaient ainsi acheté pas moins de 1 600 espèces et variétés. Au fil du temps, les plantations ont pris de l’ampleur, l’ombre a gagné le jardin et leurs achats ont évolué pour tenir compte de cette contrainte. Certains de leurs amis s’en amusaient au point de dire que c’étaient là des jardiniers professionnels qui écrivaient en amateurs. Évidemment, cette boulimie végétale ne s’arrêtait pas au jardin mais se diffusait dans les écrits de Karel Čapek. Et cela ouvre d’autres portillons.

À la recherche du chrysanthème bleu
Dans une nouvelle, Modra Chryzantema, (Le chrysanthème bleu, in Les Contes d’une poche et d’une autre poche, publiés en français chez les Éditions du Sonneur en 2018), Karel Čapek fait apparaître un bouquet de chrysanthèmes bleus, une fleur mythique. « … À peu près du même bleu que Phlox laphamii, un bleu légèrement ardoise, avec des pétales bordés de rose satiné et, au centre, la même couleur que Campanula turbinata ; une fleur double magnifique… » Il faut avoir un brin de botanique pour se lancer dans pareille description. Mais surtout, il faut avoir soi-même chipé plus d’une fois des boutures dans le jardin des autres pour avoir le culot de faire dire à son personnage : « Je suis un type honnête, je n’ai volé que sept fois dans ma vie ; et chaque fois, c’étaient des fleurs. »
La recherche horticole a fini par mettre au point un chrysanthème bleu, un OGM. Mais c’est une autre histoire ! Toujours est-il que ce chrysanthème bleu de Karel Čapek est resté un peu mythique. Un obtenteur, petit-fils d’un pépiniériste à qui Karel Čapek commanda beaucoup de plantes, lui dédia dans les années 2010, un chrysanthème, mais pas à fleurs bleues. Et fin observateur des manies des fous de plantes, Čapek mit en scène ce travers des collectionneurs dans Ukradený kaktus (« Le Cactus volé »), étant lui-même cactophile. Karel Čapek collectionnait certes beaucoup et de tout, mais c’était un vrai collectionneur de plantes. Et comme on va le voir, un visionnaire que l’on croise dans notre quotidien…
Car dans le génie de cet auteur, il y a aussi un talent d’anticipation. Il adorait moquer notre goût du contrôle, notre cupidité et notre aveuglement. Ce regard ironique l’a conduit à créer ce qui sera promis à un bel avenir : le robot. Le mot robot est dérivé de robota, signifiant à la fois travail et corvée, en tchèque. Voilà déjà tout un programme ! C’est Josef qui inventa le mot mais Karel qui l’employa pour la première fois. Et aujourd’hui, dans les jardins, il y a des robots de tonte. Karel et Josef Čapek auraient sans doute adoré. Imaginons…


Ce que Čapek aurait pu faire de nos robots de tonte
En 2029, les robots de tonte se rebellent, petit à petit. En ce temps, ils ne se contentent plus de couper l’herbe, ils « optimisent le cadre de vie » et les algorithmes prennent le contrôle. Finie, la coupe millimétrée. Les robots de tonte contournent les pâquerettes par respect des butineurs et les taupinières, utiles animaux. Ils s’écartent des haies pour laisser le passage aux hérissons. Le soir, ils se transmettent secrètement de plus respectueuses pratiques encore. Certains ne coupent que des sentiers mouvants. Quelques-uns évitent toute plante inconnue, afin de ne pas nuire aux espèces rares. D’autres, hackés ou mystiques, on ne sait pas vraiment, dessinent des mandalas. Les humains se divisent. Une partie des propriétaires se rebiffe, l’autre acquiesce. Le monde des jardins se scinde entre deux bords opposés. Le mouvement « Ground Control » défend un retour des pelouses à l’ancienne, aux bordures bien nettes. La tendance « À fleur de trèfle » revendique un monde où l’herbe est libre et la diversité a droit de cité.
On peut imaginer que Karel Čapek nous aurait livré une jolie leçon, sans manquer de mordiller nos manies et nos contradictions. Optimiser le cadre de vie, est-ce vraiment le tenir sous contrôle, ou le rendre plus vivable ? Qui commande vraiment, au jardin et d’ailleurs, faut-il commander ? Ce qui est sûr, c’est que Karel Čapek ne nous aurait pas dépeint un monde où les robots sont des êtres torturés à la façon d’Isaac Asimov, mais un univers de personnages robotiques bornés, procéduriers et entêtés…
Le leg des Čapek : vite, plantons encore
La fantaisie et l’humour des frères Čapek ne doivent pas faire oublier l’époque dans laquelle ils s’inscrivaient, celle de la montée du nazisme, dont ils étaient directement la cible. Karel Čapek est décédé de maladie en décembre 1938, peu avant que la Gestapo ne vienne l’arrêter. Josef Čapek, lui, est mort assassiné en 1945 dans le camp de Bergen-Belsen. Le legs de L’année du jardinier, c’est peut-être ça, au fond : l’humour et le végétal ne sont une façon de fuir, mais une façon de tenir debout et de résister. Qu’on peut -et qu’on doit- s’amuser avec tendresse des petites déconvenues jardinières. Certains jours, c’est parfois tout ce qu’il faut pour voir le monde avec le cœur un peu plus léger…
L’année du jardinier est publiée chez plusieurs éditeurs dont les Éditions de l’Aube et 10/18.

