La décennie 2020 aura vu exploser la notoriété des agrumes. Des agrumes japonais jusqu’aux plantations d’agrumes dans de nouvelles régions à la faveur du réchauffement climatique, ces arbres fruitiers sont presque partout. Cela pourra-t-il durer ?
La folie des agrumes
Voilà une dizaine d’années que les végétaux à fruit font un retour fracassant. La pandémie, avec sa prise de conscience, a aidé à ce mouvement et l’attrait de la nouveauté porté par des agrumes peu connus a fini de transformer cette tendance en véritable tsunami. Tout le monde s’est engouffré – moi le premier- dans le monde captivant des agrumes. Des pépinières aux médias, les agrumes se sont imposés comme un sujet de choix. Et compte tenu de leur diversité et de tout ce que l’on peut en faire, ce n’est que justice. Pourtant, il semble que depuis quelque temps déjà, la vapeur commence à retomber et on commence à y voir plus clair.

Des promesses non tenues
Il y a d’abord eu les déconvenues en ce qui concerne la résistance au froid. On a vanté des variétés réputées pour être cultivables en plein air bien loin de la zone de l’oranger. Quelques hivers plus tard, le verdict est cruel : un agrume reste un agrume. Si certains offrent une bonne résistance (jusqu’à – 13 °C pour le yuzu notamment), d’autres comme les mandarines japonaises (satsumas) n’ont pas la robustesse annoncée. Surtout lorsqu’on a attribué à de jeunes plants les mêmes mérites que de vieux sujets bien installés. En off, un de ces promoteurs m’a avoué (je ne vois pas d’autre mot) qu’en effet, « la réaction de certaines variétés était surprenante ».
Il y a aussi eu des déconvenues concernant les qualités organoleptiques des fruits : un agrume est un subtil dosage. Il faut du parfum bien sûr, une dose d’acidité, du sucre et une texture adaptée à l’usage souhaité. Certaines de ces merveilles sont tout simplement immangeables. Là aussi, c’est ce qu’a reconnu (en off) une pépinière qui a pignon sur rue. Personnellement, je ne les qualifierais pas d’immangeables, mais plutôt d’infectes. À la maison, c’est devenu un gimmick. Nous avions lu dans une petite monographie, à propos d’une variété qu’on ne pouvait pas consommer : « l’intérêt ornemental est évident ». Et pour cause, il faudrait avoir fait une grosse bêtise pour être condamné à manger pareil fruit…

La grande migration des agrumes
Passées ces petites déconvenues, deux problèmes se présentent à l’horizon. Il y a d’abord la multiplication des serres photovoltaïques qui étendent la culture des agrumes bien au-delà de la zone de culture de l’oranger. Du moins en théorie. La zone de l’oranger, c’est la zone méditerranéenne, soit au moins 2 500 heures de soleil par an. Si on monte plus au nord, on a moins de soleil. Et sous une serre photovoltaïque, on est loin de se retrouver en plein soleil : 40 % du rayonnement solaire (dans le meilleur des cas) est capté par les panneaux. On vient donc nous affirmer l’équation suivante : moins de soleil à l’année qu’en zone méditerranéenne + filtration de ce soleil = autant de lumière qu’en région méditerranéenne. Ravi soit celui qui y croit ! Un professionnel de ces équipements, que j’avais contacté, m’avait d’ailleurs confirmé l’impossibilité d’établir des cultures d’agrumes sous serre photovoltaïque. La technique peut évoluer et même si les panneaux solaires laissaient passer toute la lumière, il y a de toute façon un autre problème : les cochenilles.

Des boucliers par millions
Les cochenilles adorent les conditions sous serre, où elles prolifèrent à une vitesse prodigieuse. Protégées par leur bouclier de cire, elles ne sont dérangées ni par les intempéries, ni par les régulateurs naturels de nos régions. Mieux, elles raffolent des cultures fragilisées par un manque de lumière. Tiens, tiens, comme sous une serre photovoltaïque par exemple ?
Pour lutter contre ces insectes, sous serre, il y existe plusieurs méthodes. Faisons le point :
– la lutte traditionnelle, consistant à pulvériser les plants d’huile émulsionnée. Un traitement qui n’est possible qu’à certaines « époques, et donc de portée limitée.
– la lutte mécanique, à coups de passage au jet d’eau tous les deux jours sur le feuillage. Astreignant, consommateur d’eau et loin d’être efficace à 100 %.
– la lutte intégrée, grâce aux agents de lutte biologique, comme les prédateurs naturels. Cette méthode coûteuse (voire prohibitive pour certaines cochenilles), irrégulière est incompatible avec les autres.
– la fraude : elle consiste à pulvériser des traitements insecticides systémiques sur les plants et à n’en rien dire. Vous ne me croyez pas ? Je l’ai vu ; et il faut garder en tête qu’en matière de fraude à la certification biologique, les agrumes arrivent en tête…
Le pire est-il à venir ?
Peut-être que la culture d’agrumes sous serre photovoltaïque trouvera sa voie, face à la concurrence des pays du sud de l’Europe et malgré un évident surcoût. À l’horizon se dressent d’autres périls, les maladies émergentes. C’est qu’il n’y a pas que les cochenilles, dans la vie ! Les agrumes sont des végétaux très sensibles à toutes sortes d’affections virales et bactériennes. Elles portent des noms bien exotiques : tristeza, mal secco, exocortis, maladie du dragon jaune (huanglongbing ), etc. La frénésie d’agrumes a encouragé un dense échange de matériels entre amateurs et professionnels ; ces derniers sont maintenant tenus, tous les trois ans, de faire analyser leurs souches-mères afin d’en garantir leur caractère sain. Hélas ! Il est trop tard, car certaines souches d’agrumes en circulation sont notoirement infectées. Or les affections qui les touchent sont incurables pour la plupart. Assistera-t-on à un grand effondrement des agrumes ? Croisons les doigts pour que cela n’arrive pas. Et que notre envie d’aigreur, puisque les agrumes tirent leur nom de ce mot, ne nous laisse pas un arrière-goût amer…
(photos JM Groult)

