Plantules de hêtre

On compte actuellement plusieurs projets de migration assistée d’arbres, ces dispositifs par lesquels on implante au nord des populations d’arbres du sud. L’exemple le plus parlant est le projet Giono : à Verdun, sur les terres martyrisées par la Première guerre mondiale, on implante des forêts composée de plants issus de graines prélevées au sud, en particulier de région méditerranéenne. En somme, glanons au sud les graines des forêts de demain pour le nord.

Paré pour le chaud

Le principe de cette méthode repose sur un constat simple : les populations d’arbres du sud sont mieux adaptées à des conditions chaudes et en les implantant plus au nord, on crée des forêts qui sont génétiquement préparées au réchauffement du climat. Sur le papier, ça semble convaincant. Les populations du sud sont en effet mieux adaptées aux hautes températures et à des épisodes de sécheresse. Et certaines de ces populations d’arbres du sud voient actuellement leur fertilité diminuer, un phénomène que l’on attribue au changement du climat. L’idée de migration assistée semble séduisante.

Un hic pour le hêtre

Dans la réalité, cette idée de migration assistée des arbres ne semble pas si prometteuse. D’abord, l’essentiel de la migration naturelle des arbres à laquelle on assiste aujourd’hui ne se fait pas du sud vers le nord, mais de l’est vers l’ouest ! La faute en revient non pas au changement climatique, mais à de plus forts apports d’azote, notamment à cause de la pollution atmosphérique. Par ailleurs, la migration artificielle de populations d’une espèce d’arbre, du sud vers le nord, ne lui rend pas forcément service. Chez le hêtre par exemple, il y a des indices certains. L’implantation de sujets « génétiquement plus chauds » (c’est un raccourci) peut pénaliser l’espèce toute entière. L’adaptation d’une espèce d’arbre, ce n’est pas qu’une histoire de température moyenne : les conditions locales comme la présence de gelées tardives, de ravageurs et de maladies, etc. rendent l’idée d’adaptation bien plus complexe qu’on peut ne le croire à première vue. Faire venir des populations du sud peut introduire des vulnérabilités. Si les populations du sud sont mieux adaptées au manque d’eau, elles sont aussi plus vulnérables aux gelées tardives.

Quand migration rime avec dépression

De façon plus vicieuse encore, car moins visible, l’introduction de populations venues de loin (pas forcément du sud) peut causer ce que l’on appelle une dépression hybride. Ce phénomène est commandé par les lois de la génétique. Lorsque l’on mêle deux populations différentes sur le plan génétique mais pas tant que cela, la population qui en naît est moins bien adaptée et moins fertile. Si vous connaissez le principe de vigueur hybride, par lequel le rejeton de deux parents assez différents est très vigoureux, la dépression hybride est tout à fait l’inverse. Et cela se produit lorsque les parents sont trop proches. Ce n’est pas une affaire de cosanguinité qui elle concerne des populations au contraire trop proches. Cette dépression hybride a un effet délétère sur les populations d’arbres car elle réduit leur capacité s’adapter à des changements. Or c’est clairement l’inverse que l’on souhaiterait obtenir.

Alors, pas de migration ?

La théorie génétique a beau prévoir des phénomènes, la botanique peut toujours réserver des surprises et rien ne condamne la migration assistée des arbres. Les études qui apportent un sérieux bémol à cette migration assistée reposent sur des extrapolations ou des cas qui ne sont pas liés au changement climatique, car il est encore trop tôt pour constater l’effet d’arbres venus du sud sur les populations autochtones du nord. Il semble clair en tout cas qu’il faille modifier les priorités. Avant tout, faire le maximum pour que les populations du sud puissent continuer à se reproduire dans leur milieu naturel, par exemple en limitant le risque de feu de forêt ou de ravageurs émergents. Et lorsqu’il y a migration assistée, les réflexions actuelles encouragent la création de patchworks plutôt que de grands ensembles homogènes. En somme, encourager la diversité, encore et toujours, plutôt que de reproduire les erreurs du passé…