Nous sommes tous pareils : enchantés d’accéder à une nouvelle parcelle de pleine terre ou en terrasse, nous nous jetons dans les plantations de façon frénétique. Et six mois après, c’est souvent la déception. Acheter les plantes ne devrait venir qu’après une phase de compréhension du lieu. Ce n’est pas frustrant car il s’agit d’une phase très active de votre part !
Mon cher caprice
Lorsque j’ai acheté le terrain sur lequel je créé mon jardin, une de mes envies les plus brûlantes était de créer un jardin de thé, que je voyais implanté à l’ombre d’arbres de soie. Je n’ai pas fait les choses en amateur. J’ai planté une douzaine d’Albizzia ‘Ombrella’ et j’ai acheté 100 théiers japonais ‘Kolkhida’ produits de façon traditionnelle. Une vraie fortune pour ce que je voyais comme quelques rangs de théiers disposés sous une canopée d’albizzias tamisant la lumière du sud. Huit ans après, qu’en reste-t-il ? Un seul des arbres de soie survit. Je ne peux même pas dire qu’il pousse. Quant aux théiers, leurs souffrances furent assez brèves malgré l’endroit abrité où je les avais mis à grossir et leur présence sur Terre n’est plus qu’un souvenir. Tout ça parce que j’ai agi avant de réfléchir…
La tête avant le cœur
J’avais mis de mon côté toutes les chances d’échouer et cela n’a pas manqué. Les arbres de soie ne sont pas très résistants à la sécheresse et cette essence n’était pas adaptée au site, fait de terre argileuse, calcaire et dure comme de la brique en été. Le théier déteste chacun de ces paramètres, auquel se rajoute l’air sec estival, grande spécialité du sud. J’ai appris la leçon, j’ai payé pour cela et je ne me suis plus laissé avoir par mes caprices ! Car il y a une méthode et depuis que je l’applique, le jardin progresse, et moi aussi. Cela demande juste de la persévérance. Elle suit trois étapes-clé que nous allons parcourir ensemble.
1 – D’abord, comprendre
Comment se comporte vraiment votre terre, mois après mois ? Quelle est sa vraie nature ? Comment le soleil et le vent varient au fil des saisons ? À quels épisodes météorologiques extrêmes peut-on s’attendre ici ? Ce ne sont que quelques questions à élucider avant de se lancer dans de grandes plantations. Il faut apprendre à lire son jardin, comme s’il s’agissait d’un être vivant global, qui évolue au fil des saisons mais aussi des années. C’est d’ailleurs un écosystème complet, dont vous faites partie, ainsi que la maison. Que vous veniez d’arriver dans les lieux ou que vous y soyez déjà depuis longtemps, prenez la peine de faire un diagnostic. Rassurez-vous, il n’y aura personne à payer, vous n’aurez qu’à passer du temps dans votre jardin !
Pour effectuer un diagnostic, examinez votre terre, faites des tests pour comprendre sa composition. S’offrir un test de sol constitue peut-être une des seules dépenses nécessaires dans la phase diagnostic de son jardin. Même si vous jardinez depuis longtemps à cet endroit, une analyse en laboratoire vous apportera des informations précieuses ou une confirmation technique de vos intuitions.
Surtout, regardez les plantes sauvages, celles qui poussent sans intervention et souvent, contre votre gré. Ces herbes n’ont rien de mauvais, elles sont juste chez elles et leur aisance traduit des conditions bien précises. À vous de les décoder. Je dis toujours qu’un jardinier ne devrait pas ignorer l’identité des principales plantes auxquelles il consacre tant de temps au désherbage. Ce sont surtout des graminées vivaces ou des orties ? Voilà qui traduit sans doute un sol acide et riche en azote. Des pissenlits ? Le sol est sans doute un peu compacté en profondeur mais reste assez frais en été. Beaucoup de ronces ? L’occupation ancienne a peut-être été celle d’un fourré dont elles sont des stigmates, persistant parfois un siècle après la suppression d’un bois ou d’une pâture mal entretenue. Les plantes sont ce qu’on appelle des bioindicatrices. Elles vous offriront une foule d’informations sur les caractéristiques de votre jardin. Vous pouvez me croire, j’ai écrit un livre à ce sujet !
Lorsque vous explorerez le monde des plantes sauvages, vous verrez s’illuminer autant de panneaux signalétiques : « cet endroit n’est certainement pas fait pour une azalée », « ici, la rhubarbe trouvera tout ce qu’il lui faut », « là, seules des fougères se plairont », etc. Vous pourrez alors accéder à une seconde couche, plus passionnante encore, qui consiste à comprendre la dynamique qui est à l’œuvre. Certaines de ces plantes sauvageonnes se raréfient, d’autres au contraire se répandent, en fonction de votre action sur le jardin. Vous verrez se façonner, presque en temps réel, le résultat de votre travail. C’est absolument passionnant car c’est là que le jardinier se rend compte de sa capacité à sculpter le vivant. Mais il faut passer du temps à observer, à chercher le nom des plantes, à se renseigner dessus. Avec la puissance de l’intelligence artificielle, c’est devenu accessible à tout le monde.
2- Ensuite, se décider
Lorsque vous avez saisi la véritable nature du lieu et son fonctionnement, vous aurez en main les éléments qui vous permettront de voir ce qui est possible ou pas. Cela vous confortera dans votre idée de départ ou au contraire, cela viendra contrarier vos plans.
Une myriade de plantes suggérant un terrain sec en été, dans une terre collante ? Les fougères ne sont pas faites pour vous. Vous aviez envie d’asters ? Alors c’est le bon site.
Une profusion de joncs et leur progression dans le gazon indiquent que le drainage ne va pas aller en s’arrangeant ? Il s’agit sans doute du dernier endroit au monde pour créer un jardin aux airs de désert. Mais si vous aviez envie de mettre plein d’hémérocalles, c’est un excellent choix.
Si le site ne correspond pas à votre projet, alors changez de projet. Ne le voyez pas comme un échec car vous n’y êtes pour rien. Ne le percevez pas non plus comme un renoncement, simplement comme une opportunité différente de celle que vous aviez envisagé dès le départ. Oui, à ce stade, c’est de la philosophie, plus que du jardinage. Tout fana de jardin est un peu philosophe. L’important est de ne pas s’accrocher à un projet contre-nature.
Souhaitez-vous, coûte que coûte, créer ou planter ce que vous aviez décidé, même si les éléments sont contre vous, au prix d’artifices tels qu’arrosage, protections hivernales ou plantes à renouveler ? Ou préférez-vous mettre la force de la nature à votre service pour élaborer avec elle, sous votre contrôle bien sûr ? Prenez l’image d’un cheval percheron. Voulez-vous maltraiter ce calme animal pour tenter d’en faire un cheval de course ou préférez-vous profiter de sa tranquille générosité pour en faire un complice de travail ?
Dans mon jardin, c’est clairement la seconde philosophie que j’ai choisi de mettre à l’œuvre et c’est tellement plus facile ! Je m’autorise bien sûr quelques cultures contre-nature, mais en connaissance de cause. Je sais qu’elles sont artificielles, fugaces et j’en limite le nombre.
Cette étape de la décision est importante car c’est là que vous pourrez vraiment donner libre cours à votre imagination, à vos envies. C’est vrai pour tous les tempéraments; que vous soyez du genre rationnel, jusqu’à faire un plan des lieux, ou que vous soyez plus à suivre votre intuition, sans formalisme. La démarche pour réussir ses plantations est la même.
3 – Enfin, sélectionner
Lorsque vous aurez décidé de l’angle ou du projet que le site non seulement autorise mais encourage, alors vous pourrez choisir les végétaux. Aujourd’hui, avec les outils d’intelligence artificielle, c’est tellement facile. Vous décrivez les conditions de votre sol, votre climat, vos envies et ce que vous ne souhaitez pas voir chez vous et les algorithmes vous suggèrent des listes. Listes à ne franchement pas prendre au premier degré. Tout ce qui a été écrit dans les livres, le web ou les magazines n’enlève pas à la nature son côté imprévisible. Et il y a des subtilités, comme une plante qui résiste à l’humidité hivernale mais au sud seulement, ou qui ne tient à l’ombre sèche que dans certaines conditions très précises.
Par exemple, sous mon climat qui leur est a priori peu favorable, j’ai beaucoup de plantes japonaises. Nombreuses sont celles qui supportent l’ombre sèche ou la sécheresse estivale, si l’hiver n’est pas trop froid et que la terre est fertile. Et ce n’est pas parce que mon climat rappelle celui de la Provence que les lavandes s’y plaisent, au contraire. C’est l’expérience qui permet de se faire une idée.
Sélectionner les plantes pour son jardin, après ce travail, ouvre la voie à l’expérimentation. Toujours aussi passionnante que le reste et à ceci près que vous savez où vous mettez les pieds et vos plantes, leurs racines.

