
Ce problème n’est pas une affaire de vision, mais de perception, et il est politique, pas médical ! La cécité verte a des implications dans la vie de tous les jours et les décisions prises en notre nom.
Dans de nombreux films historiques, on voit un personnage traversant un beau champ de céréales. Mais depuis la trace des roues d’engins motorisés dans les céréales, la taille des parcelles, le type même de céréales et l’aménagement des bords de champs, il n’y a rien qui colle. Le décor, un champ contemporain, est truffé d’anachronismes. Le public n’y prête pas attention. Si on lui montrait des Gaulois accompagnés de leurs fidèles chiens labradors (apparus au XIXe siècle), je parie que les réactions négatives seraient nombreuses. Oh, en parlant de Gaulois, je ne résiste pas à l’envie de vous faire remarquer que dans Astérix en Lusitanie (Éditions Albert René, 2025), le décor offre à plusieurs reprises à voir des agaves, qui ne seront introduites d’Amérique que 15 siècles plus tard !

Plus embêtant que les anachronismes
Un autre exemple, que vous aurez forcément vu le long d’une route : dans un bel alignement d’arbres, déjà âgés, on a voulu remplacer les sujets manquants par des jeunes sujets intercalés entre ceux déjà en place. Et ceux-là dépérissent inéluctablement. Car on a négligé de prendre en compte les phénomènes qui régissent le végétal. Les plantes qui se meurent dans les halls trop sombres, c’est pareil.
Et puis il y a ces plantations prétextes, si prometteuses le jour où on a coupé le ruban. Il y a les cas historiques, amusants pour l’anecdote (voir à la fin de cette page). Mais il y a tous ces cas où les aménagements ont mal tourné parce qu’à un avis technique et argumenté, on a préféré un effet spectaculaire. Ce qui fait chic au moment de l’inauguration peut mal tourner : dépérissement, apparition de problèmes structurels, plaintes des usagers, contentieux…
La cécité verte, c’est tout cela : l’incapacité à percevoir la diversité du monde végétal et l’incapacité à interpréter le végétal comme autre chose qu’un décor.

Un mal systémique
Le souci causé par la cécité verte n’est pas de ne pas savoir mettre un nom sur les plantes. Le problème tient à comprendre que dans une forêt, un jardin, tout endroit végétalisé, il existe une diversité biologique propre aux végétaux. Le grand public comprend qu’il existe une diversité de mammifères, d’oiseaux ou d’insectes, mais pas de plantes. Il a même parfois du mal à saisir que les plantes sont des êtres vivants. Cette cécité va même plus loin. Dès que l’on parle de « biodiversité », on sous-entend presque toujours les animaux, rarement les plantes. Lorsqu’on les mentionne, c’est très rarement pour en souligner la diversité. Rien ne justifie cette indifférence qui nous fait oublier 80 % de la masse vivante totale de notre planète. On parle souvent de « verdir » un endroit. Dirait-on que l’on va « animaliser » un espace ?
Vite planté, mal géré
Les conséquences de cette cécité verte ne manquent pas. J’ai déjà participé à une expertise botanique (pour le compte d’un expert judiciaire agréé) dans un tel cas, qui portait sur un contentieux financier important (on parle en dizaines de milliers d’euros évidemment) et un préjudice d’image. Cela s’était réglé à l’amiable, à l’écart des médias. Pour les élus, devoir répondre des conséquences d’une plantation pensée trop à la légère peut constituer un vrai piège politique. Côté préfecture, c’est risquer de se retrouver dans une fâcheuse posture. Et ce corps du ministère de l’intérieur n’aime pas cela. D’ailleurs depuis 2023, ce sont les préfets qui ont la compétence exclusive en matière d’abattage d’arbres le long des voies publiques, tant cette question peut soulever de passions.

Les mauvais traitements aux arbres (ici, une taille catastrophique sur un chêne pubescent), parce qu’on n’a pas compris comment ils se développaient, sont une des conséquences de la cécité verte.
Le végétal, c’est technique !
Choisir, planter et accompagner le développement des végétaux demande de l’expertise.Derrière le végétal, et les gens de jardin ne le savent que trop, il y a de la technique. L’ignorer conduit forcément à des problèmes. Si j’ai parlé de la dimension financière et sociale, il y a d’autres effets, en matière de santé et de sécurité, ou encore de biodiversité.
Les symptômes de la cécité verte sont toujours les mêmes : communiquer sur un nombre de végétaux plantés plutôt que sur un objectif à 5 ans (survie, taux de couverture…), mettre en avant la dimension esthétique des végétaux plutôt que sur leur adéquation aux conditions, valoriser la dimension émotionnelle (îlot de verdure) plutôt que son réel aspect fonctionnel (écologique ou climatique par exemple), oublier les usagers, etc. On n’est pas loin du greenwashing, même si chez les personnes qui sont à l’origine de tels choix, cela relève le plus souvent d’une véritable volonté d’agir en la matière, et non pas simplement de communiquer. Les institutions publiques ne sont pas non plus vaccinées contre le greenwashing.
Quelles solutions ?
Premièrement, sans doute sensibiliser les corps décisionnels, et pas seulement les « chefs à plumes », mais aussi l’encadrement intermédiaire, et les usagers, à ce qu’est vraiment le végétal, aux conséquences que cela revêt dans notre société. Quand on se plonge dans le végétal, les dimensions à prendre en compte ne sont finalement pas si nombreuses. Il suffit d’y prêter un peu d’attention en amont, avant toute action et cela limiterait tellement le temps perdu à tergiverser après coup. Agir en amont, donc.
Deuxièmement, employer des outils et des méthodes qui éviteront les déboires ou qui permettront de vite repérer les écarts et les correctifs à apporter. Cela suppose bien sûr au préalable de les connaître et les employer à bon escient. Un petit suivi, comme tous les gens de jardin qui se promènent et savent ce qu’il faut regarder pour prendre le pouls des plantations. Du concret et du bon sens, pas un « reporting périodique des KPIs au COPIL » !
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| Un cas historique 23 avril 2018, pelouse centrale de la Maison Blanche à Washington, USA : les présidents Donald Trump et Emmanuel Macron plantent un chêne pour célébrer leur complicité du jour. Sourires et pelles -dorées- en main, ils jettent joyeusement quelques pelletées d’une terre minutieusement préparée sur les racines de l’arbre apporté par le président français, sous le regard amusé de leurs épouses respectives. Le chêne provenait de Bois Belleau (Aisne), théâtre un siècle plus tôt d’une bataille où les États-Unis perdirent plus de 1 800 hommes en 26 jours. Un siècle d’écart et des racines communes, le symbole était magnifique pour souligner ce qu’on a surnommé, un rien sarcastique, la « bromance » des deux présidents. Mais 48 heures après cette médiatique plantation, le chêne avait discrètement disparu. A sa place ne subsistait qu’un carré d’herbe brûlée par les produits désinfectants. Ce chêne avait été introduit illégalement sur le territoire américain qui requiert un passeport phytosanitaire établi à l’avance. Officiellement, le chêne a été envoyé en quarantaine. Et plus discrètement encore, on apprit l’automne suivant que l’arbre y était mort. Un chêne à racines nues, en plein printemps, ne présageait de toute façon rien de bien durable. Il ne survécut finalement pas plus que cette fameuse bromance. (photo Voice of America, CC domaine public) |


